Assassines : quand les femmes refusent le silence de la violence

Avec Assassines, Alia Trabucco Zerán livre une œuvre puissante et dérangeante qui revisite l’histoire de quatre femmes meurtrières au Chili. Un essai féministe saisissant, entre enquête, mémoire et réhabilitation.

Dans l’imaginaire collectif, une femme qui tue ne peut être qu’hystérique, jalouse ou folle. L’assassinat devient un écart inexplicable, un excès d’émotion, un drame romantique mal tourné. Pourtant, dans Assassines, Alia Trabucco Zerán détricote ces récits simplistes pour faire entendre les voix de quatre Chiliennes devenues meurtrières — et oubliées presque aussitôt.

Avec une rigueur documentaire saisissante et une sensibilité littéraire rare, l’autrice transforme ces faits divers occultés en une réflexion féministe puissante sur la colère, la violence, la norme... et le prix à payer pour sortir du rôle imposé.

Quand les femmes deviennent dangereuses

Les quatre femmes au cœur de ce récit — Corina Rojas, Rosa Faúndez, Carolina Geel et Teresa Alfaro — ont toutes été reconnues coupables de meurtres violents : un mari abattu, un amant démembré, une fratrie empoisonnée. Quatre histoires, quatre scandales, quatre drames étouffés. Non parce qu’ils furent insignifiants, mais parce que la société ne savait pas quoi en faire.

Car une femme tueuse dérange. Elle ne correspond à aucun archétype acceptable : ni victime sacrificielle, ni épouse dévouée, ni amante tragique. Et plutôt que de questionner les raisons profondes de leur geste, on les a rapidement réduites au silence.

Ce que fait Alia Trabucco Zerán, c’est précisément refuser cet oubli.

Enquête littéraire et mémoire politique

Le récit d’Assassines ne se contente pas de restituer les faits. L’autrice mène un véritable travail d’archives, retraçant procès, articles de presse, expertises médicales, journaux intimes. Mais au-delà de la documentation, elle interroge le regard posé sur ces femmes, les mots utilisés pour les décrire, les grilles d’interprétation biaisées qui ont formaté leur histoire.

Pourquoi la folie est-elle invoquée si rapidement ? Pourquoi leurs gestes ne sont-ils jamais analysés sous l’angle politique ou existentiel ? Pourquoi refuse-t-on aux femmes le droit d’agir — même violemment — pour elles-mêmes ?

Dans une société patriarcale comme celle du Chili (et bien d’autres), une femme qui sort du rang, qui prend une arme ou un poison, brise l’ordre établi. Et c’est précisément pour cela qu’il faut lire ce livre : parce qu’il nous oblige à faire face à ce que nous préférons souvent ignorer.

Une œuvre entre fait divers et manifeste

Assassines brouille volontairement les frontières entre essai, récit, biographie et littérature. Alia Trabucco Zerán ne cherche pas à excuser, ni à justifier. Elle écrit pour rendre visibles, pour comprendre, pour nommer ce qui n’a pas eu droit de cité.

Ce faisant, elle rappelle que derrière chaque affaire criminelle se cache une histoire sociale, culturelle, intime — trop souvent racontée par les mauvaises personnes, avec les mauvais mots.

Loin du sensationnalisme, l’autrice s’inscrit dans une démarche profondément politique et littéraire : redonner à ces femmes leur complexité, leur humanité, et leur rage. Une rage qu’on ne peut plus réduire à des pulsions irrationnelles, mais qu’il faut entendre comme le symptôme d’un monde qui les a longtemps étouffées.

Un livre nécessaire, percutant, inoubliable

Assassines est une lecture exigeante, mais absolument essentielle. Elle interpelle notre façon de voir, juger, raconter les femmes, surtout lorsqu’elles refusent de rester à leur place.

En cette époque où les violences faites aux femmes sont enfin mises en lumière, ce livre rappelle que le silence, l’oubli, et la pathologisation de la colère féminine font aussi partie du système. Et que parfois, pour comprendre la société, il faut regarder ses marges, ses tabous, ses figures les plus dérangeantes.

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