L’embouchure : quand le désir, le rêve et la mémoire confluent dans une quête de soi

Dans L’embouchure, Myriam de Gaspé signe un roman introspectif et poétique sur le désir, les blessures familiales et la libération intérieure, sur fond de militantisme et de psychanalyse.

Il y a des lieux de confluence qui ne sont pas que géographiques. Des points de rencontre entre l’intime et le politique, le rêve et le souvenir, le désir et la peur. Dans L’embouchure, Myriam de Gaspé donne corps à ce carrefour symbolique avec une plume dense et troublante, portée par un style littéraire puissant et sensoriel, qui nous immerge dans l’esprit d’une jeune femme en quête de sa vérité intérieure.

À l’image du fleuve Saint-Laurent, là où l’eau douce devient salée, l’héroïne du roman se trouve à une transition cruciale de son existence, où les frontières s’estompent : celles entre passé et présent, entre affection et emprise, entre identité construite et identité ressentie.

Une intrusion, un bouleversement

Tout commence dans l’espace quotidien : une cuisine à Hochelaga, un matin ordinaire, et l’arrivée imprévue de Mira, personnage solaire et mystérieux. Cette intrusion — physique, symbolique, émotionnelle — vient fracturer l’équilibre fragile de Myriam, étudiante en lettres et militante féministe, qui s’est jusque-là construite autour de repères rationnels et engagés.

Mais avec Mira, c’est le désir qui surgit, inattendu, puissant, vertigineux. Un désir que Myriam n’avait pas anticipé, et qui agit comme un catalyseur. Les rêves la submergent, le fleuve gronde dans son inconscient, et les souvenirs refoulés remontent à la surface.

Une psychanalyse pour éclairer les zones d’ombre

Face à ce bouleversement intérieur, le cabinet de la psychanalyste devient un refuge, un miroir, un phare. Chaque séance est une traversée. Les souvenirs s’y dévoilent lentement : l’enfance cadenassée par une mère étouffante, les premières amours adolescentes et leurs humiliations, la douleur sourde des rejets liés à l’homophobie ordinaire.

C’est aussi là que Myriam se réapproprie ses sensations, ses désirs, ses douleurs — qu’elle reconstruit son propre récit en dehors des attentes sociales ou familiales. L’embouchure devient alors un roman d’analyse autant qu’un roman d’apprentissage, où le langage est à la fois outil de compréhension et territoire d’exploration.

L’écriture comme exutoire et réinvention de soi

Tout au long du roman, l’acte d’écrire accompagne l’acte de se comprendre. Myriam prend la plume comme on prend le large, quitte les rivages connus de son quotidien pour explorer les zones troubles de son être. La cabane centenaire, isolée au bord du fleuve, devient un espace sacré d’introspection, loin de l’agitation urbaine, un lieu de retrait pour mieux renaître.

L’autrice fait alors glisser le réel vers la fiction, brouille volontairement les pistes entre ce qui est vécu, rêvé, fantasmé. On ne sait plus toujours si l’on lit un souvenir, une projection ou une fiction littéraire. C’est précisément là que réside la force du roman : dans sa capacité à faire du trouble une forme de vérité.

Un roman profondément queer, féministe et poétique

L’embouchure est un texte résolument queer, dans sa manière d’explorer le désir féminin sans l’assigner, sans le réduire. Il est aussi féministe dans son approche des liens mère-fille, des injonctions sociales à la conformité, des combats menés dans l’espace public et ceux plus silencieux de l’intime.

Mais au-delà de ces dimensions militantes, le roman touche à l’universel : le besoin de se dire, de se réparer, de se réconcilier avec soi-même. C’est aussi une ode à la lenteur nécessaire des processus de transformation, à l’importance de faire place aux rêves, à l’ambiguïté, à la faille.

Une œuvre exigeante, lumineuse, profondément humaine

Avec L’embouchure, Myriam de Gaspé signe un premier roman singulier et marquant, qui ne cherche pas à séduire par la facilité, mais à nous amener dans les profondeurs de l’être. Un texte à lire avec attention, à relire peut-être, pour en saisir toutes les nuances, toutes les strates.

Un roman-rivière, qui ne cherche pas à aller droit, mais suit les méandres de l’âme, jusqu’à cette embouchure où l’on cesse de résister au courant.

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